Au Niger, dans les bassins sédimentaires de l'Ighazer et les contreforts de l'Aïr, l'industrie dite ounanienne constitue le faciès archéologique majeur de l'Épipaléolithique. Elle s'insère chronologiquement à la fin du Pléistocène et au début de l'Holocène (10 000–7 000 BCE), succédant au hiatus aride de l’Ogolien qui sépare la culture matérielle de l'Atérien des industries holocènes. L'émergence et la dispersion de cette industrie coïncident avec la réactivation des réseaux fluviatiles et paléolacustres au début du Grand Humide africain, vers 11 500–10 000 BCE. Les corridors de drainage reliant les massifs centraux du Sahara (Aïr, Hoggar) aux dépressions endoréiques (Ighazer, Azawad, Ténéré) ont favorisé l'établissement d'une mosaïque d'écosystèmes de savanes ouvertes et de zones humides. Ce milieu s'avérait propice à la présence du grand gibier et, par conséquent, à la mobilité stratégique des communautés de chasseurs-cueilleurs.
Caractérisation typologique et fonctionnelle de la pointe d'Ounan
Définie par l'Abbé Breuil en 1930 à partir d'un assemblage de l'Ouest saharien identifié près du puits d'Ounan (au sud de Taoudenni, nord du Mali), la pointe d'Ounan consiste en une lame appointée présentant à sa base une longue barbelure unilatérale. Cet outil morphologiquement typique, dont la fonction exacte fait encore l'objet de discussions, est interprété comme une armature de projectile particulièrement fragile. L'élément devait être emmanché en force sur une hampe de bois ; la forme arquée du pédoncule ainsi que les retouches basilaires assuraient vraisemblablement son maintien (Raimbault 1994).
Sur le plan techno-typologique, la pointe d'Ounan se caractérise par une retouche directe ou abrupte dégageant un pédoncule dissymétrique ou une barbelure unilatérale à la base d'une lame ou d'une lamelle standardisée. L'analyse des stigmates d'impacts distaux observés sur les échantillons du Sahara méridional renforce l'hypothèse d'une utilisation préférentielle comme armature d'extrémité pour des projectiles légers tirés à l'arc (Paris 1996). Ces pièces servaient donc vraisemblablement d'armatures pour la chasse au gros gibier, témoignant de l'introduction probable de l'archerie en Afrique de l'Ouest. Cette innovation technique aurait offert une portée et un pouvoir vulnérant supérieurs, permettant de supplanter progressivement l'usage des lances.
Sur le plan de la gestion des ressources lithiques, les assemblages ounaniens témoignent d’une exploitation préférentielle des roches siliceuses et quartzitiques immédiatement accessibles dans l'environnement local des gisements. Cette économie des matières premières, centrée sur l'approvisionnement local, doit toutefois être interprétée avec prudence au regard des contraintes taphonomiques propres au milieu saharien. La grande majorité des séries étudiées provient en effet de prospections de surface ou de gisements déflatés, souvent dépourvus de contextes stratigraphiques scellés. Ces conditions de gisement exposent les assemblages à des mélanges palimpsestes, où des productions d'époques différentes peuvent se superposer, rendant délicate la caractérisation stricte des chaînes opératoires complètes et la distinction entre l'outillage indigène et d'éventuels apports exogènes.
Distribution géographique, variabilité et statut culturel
La répartition géographique de la pointe d'Ounan s'avère relativement vaste. Elle s'étend de l’Égypte et de la Nubie jusqu'aux massifs centraux du Sahara (Fezzan, Aïr) et s'observe, de manière plus parcimonieuse, dans des contextes plus récents du Sahara algérien et malien. Cette distribution suggère une diffusion d'est en ouest, érigeant la pointe d'Ounan en marqueur des déplacements et des contacts transsahariens (Vernet 2014). Cet instrument demeure mal connu au Maghreb (Amara 2013), bien qu'il soit signalé de façon anecdotique dans le Capsien ancien de cette région (Camps 1974).
Présente au sein de plusieurs faciès épipaléolithiques, l’origine géographique précise de la pointe d'Ounan reste difficile à certifier. En raison de son association avec des ensembles épipaléolithiques extrêmement diversifiés et distincts, cet artefact ne permet pas à lui seul de définir une culture matérielle unique, traduisant tout au plus une activité pansaharienne similaire. Au Néolithique, la pointe d'Ounan se maintient dans certains faciès du Sahara méridional, tels que le Ténéréen (Hugot 1962) et l'Ounanien proprement dit du Sahara malien (Raimbault 1994), ainsi qu'au Sahara oriental, notamment au Fayoum.
Cette industrie montre néanmoins de fortes variations typologiques régionales. Si les pièces sahariennes et maghrébines présentent une forme effilée spécifique, les pointes dites d'« Ounan-Harif » recensées dans la vallée du Nil (Égypte, Nubie, Nabta Playa, Bir Kiseiba) apparaissent plus courtes, plus larges et dotées d'une extrémité distale retouchée. Ces particularités suggèrent des affinités morphologiques avec le Proche-Orient, sans qu'un lien de filiation direct avec le Sahara central ne soit formellement établi (Riemer et al. 2004 ; Gallay 2020). Cela suggère également la possibilité de convergence technologique indépendante.
Dans le Sahara central libyen (Fezzan), l'Ounanien trouve un pendant chronologique dans l'Épipaléolithique du Early Acacus (9800–8800 BCE), également caractérisé par des campements temporaires de chasseurs-cueilleurs très mobiles exploitant la faune sauvage (Di Lernia 2012). Toutefois, à la différence du faciès d'Acacus, l'Ounanien saharien se distingue par la morphologie exclusive de ses armatures pédonculées ainsi que par une présence plus précoce d'éléments céramiques dans ses faciès méridionaux.
L'association fréquente des pointes d'Ounan avec du matériel de broyage (meules et molettes) et avec les premières productions céramiques témoigne d'une transition précoce vers l'économie de production ou vers une collecte intensive des végétaux (Amara 2013 ; Gallay 2020). Ainsi, selon les auteurs et les contextes, l'Ounanien est qualifié soit d'Épipaléolithique, soit de Néolithique ancien.
Situation des sites au Niger
Au Niger, l'industrie ounanienne occupe une position charnière au pourtour des massifs montagneux et dans les bassins sédimentaires (Aïr septentrional, vallée de l'Azawagh, Gobero).
- L'Aïr septentrional (Adrar Bous, Mont Gréboun, Temet)
Dans le massif de l'Aïr septentrional, des pointes d’Ounan sont répertoriées sur les sites d’Adrar Bous, du Mont Gréboun (Temet), de Tin Ouaffadene et de Rocher Toubeau. Les occupations de ces gisements sont datées entre le Xᵉ et le VIIIᵉ millénaire avant notre ère, notamment à Temet et Adrar Bous 10 (Roset 1983 ; Durand 1995).
Selon Roset, les séries d'Adrar Bous et de Temet doivent être attribuées au Néolithique ancien, dans la mesure où les pointes d'Ounan y sont stratigraphiquement associées à une céramique diversifiée, à du matériel de broyage et à un outillage géométrique sur microlithes. À l'inverse, Clark et Smith considèrent l'Épipaléolithique d'Adrar Bous-Gréboun comme un faciès autonome, non microlithique, sur lames, dépourvu de poterie et d'outils en os, qui précède nettement le Kiffien et le Ténéréen néolithiques (Clark 2008). Clark interprète ces gisements comme des campements de courte durée, hautement spécialisés dans la chasse au gros gibier en bordure de paléolacs. Des pointes d'Ounan persistent néanmoins au sein du faciès néolithique ténéréen ultérieur (Camps 1974 ; Clark 2008).
Les séries de l'Oued Gréboun et de l'Adrar Bous présentent à ce jour le plus d'affinités avec l'échantillonnage malien, d'autant que les sites y partagent une absence similaire de poterie, de polissage et de microlithisme (Raimbault 1994). Ces éléments laissent supposer des déplacements latitudinaux de grande amplitude et attesteraient une occupation dès le milieu du Xᵉ millénaire.
- L'Ighazer et la vallée de l'Azawagh (Tamaya Mellet, Takene Bawat)
Dans la vallée de l'Azawagh, les sites de Tamaya Mellet et de Takene Bawat livrent également des pointes d’Ounan, avec des datations remontant au IXᵉ millénaire BCE (Bernus et al. 1999). À Tamaya Mellet comme dans le reste de l'Azawagh, la proportion de pointes d'Ounan apparaît inversement proportionnelle à celle des autres armatures de flèches, s'intégrant dans un Néolithique ancien encore pauvre en céramique (Issaka Maga 1993), et traduisant une potentielle continuité technique. Dans les vallées maliennes descendant du massif des Ifoghas, sur la rive droite du haut Tilemsi (Kreb in Karoua), l'abondance des lamelles à bord abattu confirme une occupation épipaléolithique synchrone, bien que difficile à dater précisément (Dupuy 2022).
- Le Ténéré et le bassin du Gobero
À Gobero, au sud-ouest de l’Aïr, des artefacts ounaniens sont documentés à la base de la séquence paléodunaire (14 000–7 700 BCE). L'absence de structures funéraires dans ce niveau stratigraphique pourrait traduire le passage transitoire de groupes de chasseurs-cueilleurs antérieur à l'implantation des premières sépultures (Sereno et al. 2008).
La continuité typologique observée entre l'Aïr oriental, la vallée de l'Azawagh et le Sahara malien indique l'existence de corridors de mobilité contournant le bassin de l'Ighazer par le nord ou par le sud. De plus, certains traits technologiques (tels que le débitage bipolaire ou la technique du microburin) suggèrent des connexions matérielles avec les zones subsahariennes (Clark et Brooks 2018), et renforce également la mobilité dont ces populations pouvaient faire preuve.
La céramique à décor de vague
Si l'Ounanien est originellement défini comme une industrie épipaléolithique acéramique, la question de son articulation avec les premières productions potières reste débattue. La position de Roset, qui attribue certaines séries du Niger (comme à Adrar Bous ou Temet) au Néolithique ancien en raison de l'association stratigraphique directe entre pointes d'Ounan et poteries décorées, invite à réévaluer les contacts entre ces communautés de chasseurs et les courants culturels contemporains. Cette émergence précoce de la céramique dans des contextes sahariens méridionaux crée ainsi un jalonnage chronologique et spatial propice au rapprochement avec un autre marqueur majeur du début de l'Holocène : la céramique à décor de vague (Wavy Line et Dotted Wavy Line).
La poterie à lignes ondulées et à lignes ondulées pointillées apparaît au VIIIᵉ millénaire avant notre ère dans la vallée du Nil, puis s'étend jusqu'à l'ouest du Sénégal et au Sahara occidental, en association avec une économie lacustre fondée sur la capture des mammifères aquatiques et des poissons. Ces populations pratiquaient la chasse et la cueillette qui se composait, outre la céramique, principalement d'équipements de chasse tels que des pointes de flèches, des harpons en os et des microlithes (Mohamed-Ali et Khabir 2003).
D’un point de vue chronologique, les datations radiométriques globales des premières céramiques de la vallée centrale du Nil concordent généralement avec celles de leurs homologues de la ceinture Sahara-Sahel, attribuées du VIIIᵉ au VIᵉ millénaire BCE. Dans ce cadre, la poterie à lignes ondulées pointillées apparaît plus précocement dans la ceinture Sahara-Sahel que dans la vallée du Nil où, à l'inverse, les motifs en lignes ondulées simples s'avèrent plus anciens (Mohamed-Ali et Khabir 2003).
La nature disparate des sites abritant ces motifs céramiques nuance l’hypothèse d’une aire culturelle strictement homogène. Néanmoins, plusieurs chercheurs considèrent que la récurrence des décors à lignes ondulées et ondulées pointillées sur un ensemble de gisements aussi vaste pourrait témoigner de la présence d'un espace culturel continu s'étendant du Sénégal jusqu'à la mer Rouge, à l’instar de la point d’Ounan.
Les implications dans les migrations et le peuplement au début de l'Holocène
La vaste répartition géographique de la pointe d'Ounan constitue un marqueur privilégié pour restituer les réseaux de contact, les voies de migration et les dynamiques de repeuplement du Sahara au début de l'optimum climatique holocène. Selon Vernet, le dégradé chronologique des faciès ounaniens — dont les datations apparaissent plus anciennes à l'est qu'à l'ouest — témoigne d'une diffusion orientée d'est en ouest, matérialisant ainsi le premier peuplement holocène du désert (Vernet 2014).
Blench propose un modèle corrélant l'expansion des industries à pointes d'Ounan dans le Sahara malien et nigérien (9500–5000 BCE) avec l'émergence et la dispersion des locuteurs du proto-Niger-Congo (Blench 2006). L'adoption de l'arc — susceptible d'être attestée par la reconstruction linguistique précoce des termes « arc » et « flèche » au sein du phylum — aurait conféré à ces groupes une supériorité technique et démographique sur les populations résiduelles équipées de lances. Selon cet auteur, le berceau des langues Niger-Congo se situerait au sein de ces ensembles épipaléolithiques du Sahara malien vers 12 000–9 500 BCE.
Ce modèle linguistique fait toutefois l'objet de réserves (Gallin 2009 ; Gallay 2020). À Ounjougou (Pays dogon, Mali), l'apparition précoce de la céramique et d'une industrie lithique à pointes bifaciales dès le Xᵉ millénaire BCE (Huysecom 2020), associée à une collecte sélective de graminées, intervient à une époque où le proto-Niger-Congo était vraisemblablement déjà scindé entre ses branches Atlantique et Bénoué-Congo.
Un modèle d'adaptation environnementale bimodal a également été formulé par Drake et Blench ((Drake et al. 2010). Les données ounaniennes s'y insèrent dans le schéma global de repeuplement du Sahara, lequel distingue deux vagues humaines adaptées à des niches écologiques différenciées :
- Des groupes exploitant les milieux aquatiques et lacustres, utilisateurs de pointes en os et d'hameçons, associés au phylum Nilo-Saharien et porteurs d’un décor céramique dit en « vague » ou « vague pointillée ».
- Des chasseurs terrestres de savane exploitant l'arrière-pays au moyen de l'arc et des pointes d'Ounan, trouvant leur origine dans la boucle du Niger et associés au phylum Niger-Congo.
En définitive, bien que l'industrie à pointes d'Ounan constitue un jalon archéologique important du repeuplement holocène du Sahara, des recherches complémentaires demeurent nécessaires pour affiner sa caractérisation technologique, sa chronologie fine, l'étendue exacte de ses réseaux de diffusion (Gallin 2009), ainsi que ses liens potentiels avec d’autres marqueurs culturels tels que la linguistique ou les décors céramiques.
Références
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