L’Afrique est considérée comme le berceau de l’humanité, car c’est sur ce continent qu’ont été retrouvées les plus anciennes traces de l’homme, notamment dans le Rift est-africain. Ces découvertes s’inscrivent dans l’ère quaternaire, qui englobe le Pléistocène et l’Holocène. Toutefois, au début du XXIe siècle, il apparaît que ce berceau pourrait s’être déplacé vers le Sahara et, plus particulièrement, vers le bassin du lac Tchad, avec la découverte de Toumaï. Comme le disait l’abbé Breuil, « le berceau du monde est à roulettes » (cité par Pales 1962), pour signifier que les recherches apportent constamment de nouveaux éléments susceptibles de repositionner ce berceau.
C’est précisément ce qui se produit aujourd’hui avec les travaux de Hublin, qui identifie l’homme de Djebel Irhoud, au Maroc, comme le plus ancien Homo sapiens connu, daté de 315 000 ans BP (Ben-Ncer et Hublin 2017 ; Hublin et al. 2017). L’archéologie connaissant un fort développement au Maghreb, il n’est dès lors pas surprenant de découvrir dans l’Oued Boucherit, près de Sétif, un Oldowayen daté de plus de 2 Ma, ainsi qu’un Acheuléen de 1,7 Ma, remettant ainsi en question la chronologie du Paléolithique africain (Vernet 2021). À la théorie d’une émergence de l’homme en Afrique de l’Est succède donc une vision plus panafricaniste de l’apparition des hominidés et de l’homme moderne.
S’il n’y a pas encore eu de découverte majeure au Niger, et en particulier dans notre zone d’étude, la diversité des habitats entre plaines et montagnes qu’on y trouve a pu être favorable à une occupation humaine à différentes époques, en atteste les découvertes tchadiennes.
Les hominidés du Tchad : Toumaï et Abel
Toumaï (Sahelanthropus tchadensis) est actuellement le plus ancien hominidé connu. Exhumé en 2001 dans le désert du Djourab, au nord du Tchad, il est daté, grâce à la faune associée, entre 6 et 7 millions d’années. Cette découverte repousse ainsi la date de divergence avec les chimpanzés, auxquels il présente certaines affinités (Brunet et al. 2002). Elle permet également d’étendre l’aire géographique des hominidés à l’Afrique centrale et occidentale, renouvelant ainsi les hypothèses sur leurs origines.
L’ensemble des caractères morphologiques indique que Sahelanthropus tchadensis est peu apparenté aux grands singes anthropoïdes (chimpanzés ou gorilles), mais suggère clairement son appartenance à la lignée des hominidés bipèdes. Au Miocène supérieur, il vivait dans un environnement sans doute comparable à celui du delta de l’Okavango (Botswana), caractérisé par une grande diversité d’habitats constitués d’une mosaïque de milieux lacustres et ripicoles, de marécages, de zones forestières, de savanes boisées, de prairies et d’espaces désertiques (Brunet et al. 2025).
À la suite de Toumaï, il convient de mentionner deux autres découvertes réalisées au Tchad, non loin de notre zone d’étude. En 1995, l’équipe de Michel Brunet met au jour Abel (Australopithecus bahrelghazali), le plus occidental des australopithèques. La faune de mammifères associée permet de lui attribuer un âge biochronologique compris entre 3 et 3,5 millions d’années. Abel élargit lui aussi considérablement l’aire de répartition des préhumains en montrant que, très tôt, ceux-ci occupaient un vaste territoire s’étendant de l’Afrique australe à l’Afrique occidentale, en passant par l’Afrique orientale (Brunet 1995).
Les premières industries lithiques : Lomekwien et Oldowayen
Le Paléolithique débute avec les premières industries lithiques associées à l’homme (Homo habilis), il y a près de trois millions d’années (2,6 Ma). Cette période culturelle correspond à celle durant laquelle l’espèce humaine va évoluer sur le plan physique, passant des pré-Australopithèques à Homo sapiens. Son système économique reposait essentiellement sur l’exploitation naturelle des ressources animales et végétales. À cette époque, l’homme consacrait davantage son énergie à sa survie qu’à la transformation ou à la maîtrise de son environnement, vivant principalement là où les ressources étaient disponibles.
Aujourd’hui, les discussions restent ouvertes quant à l’attribution des premiers outils à Homo habilis. Les indices, bien que parfois dépourvus de contexte clair, se multiplient et tendent à repousser la chronologie des premières industries lithiques, et donc à remettre en question leur attribution exclusive au genre Homo. C’est notamment le cas de la culture lithique du Lomekwien, identifiée dans l’ouest du bassin du Turkana, au Kenya, et solidement datée de 3,3 Ma. On ignore encore si cette phase précoce de fabrication et d’utilisation d’outils en pierre s’est prolongée et transmise à d’autres groupes, ou s’il s’agit d’un épisode isolé. Le complexe oldowayen qui lui succède dans le temps, mais sans être en filiation, est plus récent d’environ 700 000 ans. Ce hiatus chronologique pourrait être comblé par de futures recherches, mais il pourrait également correspondre à une réalité (Holl 2025).
L’espèce la plus proche géographiquement du site de Lomekwi est Kenyanthropus platyops, découvert dans les années 1990 dans le même contexte sédimentaire. Australopithecus afarensis, auquel Kenyanthropus platyops est parfois rapproché, est également contemporain, bien qu’il soit principalement localisé dans la région de l’Afar, en Éthiopie (Roche 2025).
Cette situation évolue avec l’Oldowayen précoce, daté de 2,6 à 2,3 Ma. Les sites associés sont compatibles avec la présence du genre Homo et, d’un point de vue anthropologique, l’Oldowayen récent s’inscrit sans ambiguïté dans ce genre.
Occupations anciennes du Sahara et du Sahel
Durant toute cette période du Paléolithique, au cours de laquelle les groupes humains vivaient essentiellement de prédation, de chasse, de pêche et de cueillette (fruits et coquillages), des populations s’étaient installées dans les régions sahariennes supposées les plus favorables, notamment l’Aïr, le Ténéré, le Kawar et le Djado. C’est du moins ce que suggèrent les industries lithiques (bifaces et hachereaux), bien qu’aucun fossile humain de type paléolithique n’ait été découvert à ce jour au Niger, malgré la présence d’industries anciennes, dont certaines pourraient remonter à un million d’années (Gado et al. 2001).
Cette première industrie lithique, dite des « galets aménagés », souvent assimilée à l’Oldowayen, est attestée autour du bassin du lac Tchad, dans la vallée de la Tafassasset entre l’Aïr et le Fezzan, dans le Hoggar ainsi qu’au Mali. En revanche, aucune trace n’a encore été identifiée aux abords de l’Ighazer. Plus au sud, la zone forestière nigériane a également livré quelques sites de galets aménagés datés d’environ 2 Ma.
On connaît encore peu de choses de la vie des tailleurs de galets, si ce n’est qu’ils vivaient préférentiellement à proximité des lacs, où ont été retrouvés des indices d’aménagement de huttes (Aumassip 2004). Ils devaient se nourrir de chasse de petit gibier, mais surtout de cueillette (baies) et de ramassage d’escargots, sans exclure la consommation de charognes. L’augmentation de la part de nourriture carnée a sans doute permis de libérer du temps, favorisant ainsi l’évolution technique de leur industrie lithique. Cette culture des galets aménagés évoluera localement vers l’Acheuléen (Pales 1962), également attesté au Niger, notamment autour du grand lac Tchad, dans l’est de l’Aïr, le Ténéré, le Djado, ainsi que dans la vallée de la Mékrou au sud-ouest du pays (Gado et al. 2001 ; Vernet 2004).
Même si la plaine de l’Ighazer n’a pas livré de sites de cette période, il est probable que, lors des phases climatiques les plus favorables, les groupes humains aient fréquenté et exploité la vallée et ses marigots, qui devaient constituer des zones d’habitat au moins temporaires, à l’image du pourtour du grand bassin du lac Tchad. Le PAU n’a d’ailleurs recensé que deux sites paléolithiques en Ighazer : Abatrakum, un atelier de débitage à l’ouest de la plaine, et Azeten, un site d’habitat au nord de la plaine, sans précision sur les matériels identifiés (Poncet 1983).
Selon le PAU, il est remarquable qu’un si faible nombre de sites paléolithiques ait été découvert, et il est possible qu’ils soient aujourd’hui enfouis sous une importante couverture de dépôts (sables éoliens et alluvionnaires, argiles alluviales), les rendant invisibles en surface (Poncet 1983). Robert Vernet mentionne également deux sites paléolithiques au sud des falaises de Tiguidit, sans autre précision (Vernet 1993). On notera enfin la découverte d’un « coup de poing » chelléen entre In Gall et Assaouas par des unités méharistes dans les années 1930 (Le Rumeur 1933).
Du Paléolithique inférieur au Paléolithique moyen
En somme, les australopithèques, apparus vers 4,4 Ma, ont appris, à l’instar de leurs successeurs du genre Homo à partir de 2,5 Ma, à maîtriser progressivement leur environnement et à développer des comportements techniques et culturels. Dès la phase lomekwienne, datée de 3,3 Ma, les recherches suggèrent un mode de vie sténotopique, nomade et fortement dépendant des contraintes écologiques, qui, en l’absence de preuves contraires, aurait perduré jusqu’à la phase oldowayenne (2,6 Ma). L’Acheuléen ancien apparaît vers 1,8–1,5 Ma, période durant laquelle les premiers groupes humains auraient développé des formes d’organisation plus structurées, marquant les prémices d’un mode de vie culturel plus élaboré, eurytopique et écologiquement adaptatif. Dans ce contexte, les Australopithecus et les Homo habilis, ergaster ou encore erectus, auraient progressivement développé des savoirs et des compétences transmises de génération en génération entre 3,3 Ma et 1,5 Ma (Bagodo 2025).
Cette transition est marquée au nord de l’Afrique sur le site d’Aïn Hanech en Algérie, qui a fourni les artefacts lithiques les plus anciens du Maghreb, probablement entre 1,7 et 1,9 Ma. Récemment, des artefacts oldowayens en pierre et des traces de découpe de viande sur des os exhumés de deux remplissages préhistoriques voisins à Aïn Boucherit ont été estimés entre 1,9 et 2,4 Ma. Les sables limoneux calcaires constituant le niveau L à Casablanca au Maroc, renfermant les artefacts acheuléens, ont une polarité magnétique inverse, suggérant un âge plus ancien que 0,78 Ma. Enfin, les âges OSL effectués sur quartz sont compris entre 0,8 et 1,2 Ma. Le niveau L est probablement le plus ancien niveau acheuléen d’Afrique du Nord avec Aïn Hanech (Falguères 2022).
Les débats relatifs aux industries antérieures à l’Acheuléen, en Afrique du Nord, méritent d’être soulignés afin de mettre en évidence la nécessité de poursuivre les recherches et les discussions engagées autour des artefacts lithiques découverts à Casablanca, en particulier ceux provenant du niveau d’occupation le plus ancien de la carrière Thomas. En Afrique de l’Ouest, les questions liées à la caractérisation et à la datation fiable des phases de l’Oldowayen et du Paléolithique inférieur ancien demeurent une problématique majeure encore non résolue (Bagodo 2025).
L’Acheuléen
Également appelé Early Stone Age (ESA), l’Acheuléen débute en Afrique avec Homo ergaster et l’apparition de certains outils spécialisés notamment destinés à la chasse. Les plus anciennes manifestations sont datées d’environ 1,75 Ma au Kenya, tandis que sa disparition varie selon les régions et peut se prolonger jusqu’à environ 200 000 ans BP. L’Acheuléen est caractérisé par sa pièce emblématique, le biface, mais l’outil le plus représentatif de l’Acheuléen africain demeure le hachereau, largement répandu à travers le Sahara (Camps 1974).
Au Sahara, la fin de l’Acheuléen se situerait plutôt vers 300 000 BP. Les assemblages y relèvent principalement d’un Acheuléen moyen à récent, marqué par un recours croissant au débitage Levallois, une diminution du nombre de hachereaux et une évolution progressive des bifaces vers des formes plus élaborées. Ces populations acheuléennes étaient des chasseurs-cueilleurs maîtrisant le débitage Levallois et possédant ainsi des capacités de planification technique révélatrices d’une pensée conceptuelle. Elles vivaient à proximité des lacs et des sources, dans des habitats de type hutte, et connaissaient un usage du feu opportuniste (Aumassip 2004). Celui-ci aurait été utilisé dès 1,5 Ma, mais sa domestication effective semble plus solidement attestée vers 700 000 BP (Lewis 2025). Auparavant, le feu avait probablement été exploité de manière opportuniste, notamment à la suite d’incendies naturels provoqués par la foudre. La maîtrise du feu modifia profondément les comportements sociaux, favorisant la convivialité autour des foyers et l’accès à une alimentation cuite, susceptible d’avoir contribué au développement de ses capacités cérébrales et cognitives.
La maîtrise du débitage Levallois marque une étape importante dans l’évolution des capacités cognitives humaines. Cette technique suppose en effet l’anticipation de la forme finale de l’outil avant les premiers enlèvements. Homo ergaster devait également disposer d’une forme de langage articulé, sans doute encore rudimentaire, mais suffisante pour assurer une communication efficace au sein du groupe. Encore peu équipé pour affronter systématiquement le grand gibier, il demeurait autant charognard que chasseur.
L’Acheuléen en Afrique du Nord
Au Maroc, l’Acheuléen apparaît vers 1,3 Ma et connaît une évolution régionale complexe durant le Pléistocène moyen, conduisant progressivement à l’émergence du Middle Stone Age (MSA), entre 400 000 et 300 000 ans (Raynal 2022). Cette phase est notamment illustrée par les fossiles de Dar-el-Beida, près de Casablanca, attribués à la période finale de l’Acheuléen vers 700 000 à 500 000 BP. Ces spécimens semblent représenter, en Afrique du Nord, une nouvelle humanité apparue en plusieurs régions du continent au cours du Pléistocène moyen, dont les relations exactes avec les autres fossiles africains et maghrébins restent encore à préciser, notamment à la lumière des découvertes de Djebel Irhoud (Raynal 2021).
Pour le Sahara septentrional, les débuts de l’Acheuléen sont généralement situés vers 700 000 BP (Alimen 1977), tandis que, dans le Sahara central, le site d’Adrar Bous a été placé dans une fourchette comprise entre 400 000 et 200 000 BP (Gallin 2009). Les premières phases de l’Acheuléen au Niger demeurent donc mal connues. Elles ont surtout été reconnues dans le nord Niger, notamment à Adrar Bous, dans les oueds Tagueï et Agamgam à l’est de l’Aïr, ainsi qu’à Bilma et dans le Djado (Maley et al. 1971 ; Bernus et al. 1986).
L’industrie y comporte encore une proportion importante de galets aménagés, accompagnés de polyèdres, de bifaces archaïques, de trièdres et de pics. Les assemblages comprennent également quelques hachereaux et outils sur éclats, avec un répertoire technique relativement limité de sept à huit catégories d’outils. Ces datations, relativement récentes au regard des connaissances actuelles sur le Paléolithique africain, devront probablement être réévaluées à la lumière des avancées récentes de la recherche.
En Afrique de l’Ouest, l’émergence ou la diffusion de l’Acheuléen paraît relativement tardive comparativement à d’autres régions du continent, en raison notamment du manque de données et de la faible caractérisation de nombreux sites (Mesfin et Thiam 2022). L’Acheuléen occupe au moins 3 km² à Lagreich, dans le bas Tilemsi (Mali). D’autres gisements de moindre extension sont connus dans ce secteur ainsi que plus au nord, jusqu’au sud du Tanezrouft (Dupuy 2022).
Cette industrie est également attestée dans le Djado, au nord-est du Niger, ainsi que dans la vallée de la Mékrou, au sud-ouest du pays (Vernet 2004). Entre ces deux extrémités géographiques du Niger, force est de constater que peu de recherches lui ont été consacrées. À Adrar Bous, l’industrie acheuléenne est associée à des limons datés d’au moins 250 000 BP et peut-être même de 400 000 BP((Clark 2008). Les assemblages sont aisément attribuables à un Acheuléen supérieur, avec des bifaces comprenant aussi bien des formes de haches à main que des fendoirs, associés à une technologie bifaciale solidement liée à la méthode Levallois.
Lors des épisodes arides, les populations sahariennes se replient vers les massifs montagneux, mais surtout vers le Sahel méridional et la vallée du Nil. Ces mouvements de populations entraînent des réoccupations successives de nombreux sites, compliquant l’interprétation des chronologies culturelles sahariennes. Néanmoins, la forte concordance spatiale entre les sites à galets aménagés et ceux de l’Acheuléen suggère une évolution locale de ces traditions techniques (Aumassip 2004), même si la présence de galets aménagés ne constitue pas nécessairement un indicateur d’ancienneté oldowayenne (Vernet 2004).
Homo sapiens et la transition technique
Pour Chavaillon, « l’Acheuléen final ou évolué se situe là où le désert l’emporte aujourd’hui sur une région qui a été plus humide et sans doute lacustre. Il témoigne d’ouest en est d’une perfection technique remarquable, de l’association systématique de pièces appartenant à une époque ancienne, reliques des premiers stades de l’Acheuléen, avec l’outillage nouveau du Paléolithique moyen. Curieusement, dans les mêmes sites, on a trouvé les grands bifaces de l’Acheuléen évolué et les petites pièces bifaciales, plates, foliacées qui sont les prémices de nouvelles cultures, l’Atérien nord africain d’une part, le Lupembien d’Afrique équatoriale de l’autre, toutes industries du Paléolithique moyen ayant une même technique de débitage, la méthode Levallois, pour des pièces aux retouches régionalement adaptées aux climats et aux hommes » (Chavaillon 1992).
Entre 400 000 et 300 000 BP, une importante évolution technologique dans la taille de la pierre se manifeste donc à l’échelle du continent africain. Les travaux récents de Hublin et de son équipe ont permis de mettre cette transformation en relation avec les premiers Homo sapiens. Les nouvelles datations obtenues à Djebel Irhoud ont considérablement modifié l’interprétation de ce site, dont les fossiles étaient auparavant estimés à environ 40 000 ans et rapprochés de formes africaines de Néandertaliens. Les datations par thermoluminescence ont finalement établi un âge d’environ 315 000 BP. Djebel Irhoud constitue ainsi l’un des plus anciens sites africains documentant les premiers stades de Homo sapiens et démontre que les processus ayant conduit à l’émergence de notre espèce ont concerné l’ensemble du continent africain et non le seul Rift est-africain (Hublin et al. 2017 ; Ben-Ncer et Hublin 2017).
Les découvertes de Djebel Irhoud suggèrent ainsi que les innovations techniques caractéristiques du Middle Stone Age sont liées à l’émergence et à la diffusion d’Homo sapiens à travers l’Afrique. Des assemblages lithiques comparables sont connus dans plusieurs régions du continent à la même époque et témoigneraient d’adaptations ayant favorisé cette expansion. Les fossiles de Djebel Irhoud représentent actuellement les plus anciennes traces connues d’Homo sapiens en Afrique et s’intègrent probablement dans un vaste ensemble de populations réparties à l’échelle continentale (Ben-Ncer et Hublin 2017). Cette période marque la transition entre les cultures lithiques acheuléennes et celles du Middle Stone Age (MSA), caractérisées par la préparation méthodique d’un nucléus destiné à produire des éclats de forme prédéterminée selon la méthode Levallois (Lewis 2025).
Le Paléolithique moyen saharien
Au Sahara, la transition entre l’Acheuléen final et le Paléolithique moyen demeure difficile à appréhender. Si l’on observe des rapprochements entre les industries acheuléennes tardives et l’Atérien, les séquences stratigraphiques révèlent souvent des hiatus qui pourraient être liés aux fluctuations climatiques. Dans cette région apparaissent d’abord des sites moustériens, notamment au nord de l’Aïr, dont l’origine pourrait être liée à la vallée du Nil. Cette culture s’intercalerait entre l’Acheuléen évolué et le pré-Atérien.
Le Moustérien africain présente de nombreux faciès susceptibles de traduire des évolutions locales. Il se caractérise par une technologie Levallois classique associée à des éclats retouchés latéralement, des pointes, des denticulés et des encoches. Il couvre approximativement la période comprise entre 300 000 et 30 000 ans et est attesté sur une grande partie du Sahara ((Caparrós 2022). La continuité régionale entre le Moustérien du Maghreb et l’Atérien paraît nette, tout comme celle observée entre ce dernier et le Haut-Levalloisien du Sahara oriental (Hawkins et Kleindienst 2001). Entre l’Acheuléen et l’Atérien se développent ainsi de nombreuses industries moustéroïdes fondées sur la méthode Levallois, présentes à travers le Sahara mais également du Sénégal au Cameroun, y compris dans le sud-ouest du Niger et sur le plateau du Djado (Vernet 2004). Pour Garcea néanmoins, la dénomination MSA reste la plus appropriée pour toutes ces industries moustériennes européocentrées.
À proximité de l’Ighazer, deux sites présentant une industrie levalloisienne ont été identifiés à Gara Tchia Bo, dans le massif du Termit, et correspondraient à un Acheuléen tardif (Quéchon 1983). Aux industries bifaciales de tradition acheuléenne succèdent donc progressivement des industries sur éclats où le débitage Levallois intervient dans des proportions variables. On notera quand même l’absence d’Atérien dans le massif du Termit (Quéchon 1995).
Pour l’Ighazer, il convient également de mentionner une possible influence du Sangoen, largement représenté au Ghana et au Nigeria. Longtemps interprété comme une adaptation aux milieux forestiers, celui-ci est aujourd’hui reconnu dans des contextes environnementaux variés. Toutefois, le Sangoen ne présente ni véritable unité chronologique ni homogénéité technique ou géographique, et la distinction entre Sangoen et Moustérien demeure parfois difficile à établir.
Tandis que le Moustérien évolue vers l’Atérien, le Sangoen donne naissance au Lupembien, caractérisé notamment par le biface lancéolé observé à Ounjougou, près de la falaise de Bandiagara (Hawkins et Kleindienst 2001), ainsi qu’à Adrar Bous. Homo sapiens est alors présent sur l’ensemble du continent africain. Le débitage Levallois devient la norme et les outils se spécialisent davantage. Les populations adoptent des modes de vie semi-sédentaires et se déplacent en fonction des contraintes d’un environnement progressivement plus aride.
La plaine de l’Ighazer se situe à la confluence de plusieurs traditions culturelles paléolithiques, entre le MSA au nord et les faciès Sangoen et Lupembien plus méridionaux dont le site du Messak Settafet a également suggéré une filiation d’avec le Lupembien (Cancielleri cité par Garcea 2022). À cette époque, Homo sapiens atteint un niveau technique et culturel relativement homogène à l’échelle africaine (Vernet 2004). Les industries lithiques, tout en reposant sur des principes techniques largement partagés, présentent cependant de fortes particularités régionales. Celles-ci témoignent à la fois d’échanges entre groupes humains et d’appropriations locales, donnant naissance à une grande diversité de faciès culturels dont les frontières demeurent souvent difficiles à définir avec précision. Ces distinctions apparaissent centrales pour mettre en évidence, au début du Pléistocène moyen, une diversité culturelle africaine que la nomenclature actuelle et la typologie ne laissent pas encore percevoir (Mesfin et al. 2023).
À l’heure actuelle, il semble clair que l’Afrique du Nord et l’Afrique saharienne abritent certains des sites acheuléens les plus riches au monde, attestant de l’occupation de cette zone tout au long du Pléistocène supérieur. Vers environ 300 000 et 200 000 BP, dans le contexte d’une tendance climatique continue vers une aridité croissante, les assemblages lithiques plus complexes du MSA, avec leur profusion de petits outils retouchés et variés, remplacent les industries acheuléennes (Barsky 2019). Un scénario multiculturel se dessine progressivement à partir de 191–130 ka BP et surtout au cours de la période 130–71 ka BP, qui met en évidence des complexes culturels distincts et géographiquement circonscrits au Maghreb, au Sahara, dans la vallée du Nil et sur les côtes méditerranéennes (Garcea 2022). C’est à partir du début du MIS5 (130-74 ka) et pendant le MIS4 (74-60 ka) que le MSA africain classique se généralise et devient abondant (Lahr 2013).
L’Atérien
Le complexe technique Atérien, caractérisé par la présence constante d’outils pédonculés, est désormais daté avec certitude entre 145 000 et 30 000 ans BP. Des sites atériens sont connus au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Libye, en Égypte, ainsi que sur le pourtour du bassin tchadien et notamment la façade orientale de l’Aïr au Niger. La vaste répartition des chasseurs-cueilleurs atériens du Middle Stone Age (MSA), depuis la côte atlantique marocaine jusqu’au Sahara oriental et aussi loin au sud que l’Aïr et le Ténéré nigériens, reflète à la fois l’expansion d’Homo sapiens sapiens et sa remarquable capacité d’adaptation aux environnements désertiques (Holl 2025).
L’homme atérien est souvent présenté comme le « Cro-Magnon » de l’Afrique du Nord. Il se caractérise par une ossature robuste, une boîte crânienne large et relativement basse, et présente des affinités avec les populations de Djebel Irhoud dont il pourrait être l’héritier culturel et biologique. Il est également considéré comme l’ancêtre de l’homme de Mechta el-Arbi, largement représenté dans le Maghreb occidental. Il s’agit d’un Homo sapiens sapiens encore archaïque (Camps 1987).
L’innovation la plus emblématique du comportement complexe atérien est l’adoption de pratiques symboliques. Des concentrations de coquillages ont été intentionnellement accumulées sur plusieurs sites de la côte atlantique. Ces mollusques n’avaient aucun intérêt alimentaire et pouvaient être importés des côtes sur de longues distances, suggérant l’existence de réseaux d’échanges entre le littoral et l’arrière-pays. Certaines de ces coquilles ont été volontairement perforées et colorées à l’ocre. Les plus anciennes perles de coquillages marins sont documentées à la Grotte des Contrebandiers au Maroc, datant de 116 000 BP (Garcea 2022).
Variabilité et spécificités de l’Atérien
L’Atérien est défini depuis 1922 par Reygasse comme un Moustérien à outils pédonculés. Il se présente comme un faciès fondé sur un débitage Levallois souvent laminaire, caractérisé par de nombreux racloirs, des pointes abondantes et une proportion de grattoirs plus importante que dans les autres faciès moustériens. Une part significative de l’outillage comporte un pédoncule, généralement aménagé sur les deux faces. L’Atérien constitue ainsi un faciès moustérien original, tant par la composition typologique de son outillage que par la présence de pièces pédonculées (Tixier 1967). Au-delà des combinaisons de techniques lithiques, il est aussi caractérisé par des manifestations comportementales tant organisationnelles que symboliques (Garcea 2022).
Les tentatives visant à établir des corrélations entre l’Atérien et les évolutions climatiques demeurent délicates, le Sahara ne constituant pas un ensemble écologiquement homogène (Hawkins et Kleindienst 2001). Il convient néanmoins de souligner les travaux de Thierry Tillet, qui a montré que, dans chacune des grandes régions africaines où l’industrie atérienne est attestée, celle-ci est associée à des phases relativement humides, notamment dans le bassin tchadien (Tillet 1987). L’homme atérien se rencontre ainsi aussi bien dans les massifs de l’Atlas et du Sahara central que dans les plaines bordant les zones lacustres, suivant les déplacements du gibier et l’évolution des ressources végétales. Cette forte mobilité expliquerait l’homogénéité générale de la culture atérienne, même si celle-ci demeure difficile à caractériser à l’échelle de l’ensemble de l’Afrique du Nord (Le Quellec 2014).
L’Atérien au Maghreb
Au Maghreb, un faciès moustéroïde semble évoluer progressivement vers l’Atérien. Cette culture est attribuée à Homo sapiens sapiens, dont l’homme de Dar es Soltane constitue l’un des représentants. Son origine demeure toutefois mal connue et pourrait remonter à la phase humide comprise entre 90 000 et 65 000 BP, succédant ainsi à l’homme de Djebel Irhoud, qui marque la transition entre les premières phases du Middle Stone Age et les formes plus récentes de celui-ci (Vernet 2004).
Néanmoins, au Maghreb, le site de Sidi Saïd a livré une industrie atérienne à pièces pédonculées située sous un niveau moustérien riche en racloirs et en pointes à retouches unifaciales. Cette découverte remet en question l’antériorité systématique du Moustérien sur l’Atérien, généralement admise jusqu’à présent (Betrouni 2009). Dans l’attente de données complémentaires permettant de préciser ces relations à l’échelle régionale, plusieurs cultures encore mal connues sont généralement regroupées au sein du Middle Stone Age, notamment dans le Sahara méridional où elles sont souvent représentées par de petits sites insuffisamment étudiés.
L’étude des fossiles humains du Maghreb conduit à souligner une certaine filiation morphologique, mais pas forcément culturelle, entre les Acheuléens, les Moustériens, les Atériens et les Ibéromaurusiens. Elle évoque une évolution, plutôt continue et sur place, des hommes fossiles dans le Nord-Ouest africain. Des événements climatiques et géographiques ont joué un rôle fondamental dans les processus évolutifs.
En Afrique du Nord, le phénomène important entrant en jeu dans les mouvements des hommes et des faunes reste l’extension périodique du désert du Sahara. Les paléoclimats de l’Afrique du Nord n’ont subi que les contrecoups des fortes oscillations climatiques européennes. L’Afrique du Nord reste à ce jour un bon exemple pour illustrer l’hypothèse de la continuité évolutive régionale des Homo erectus vers les Homo sapiens sapiens (Aouraghe 2006).
Disparition et héritages de l’Atérien
Il est probable que la population du Maghreb et de l’Afrique côtière ait augmenté lorsque l’occupation du Sahara a pris fin en raison d’une aridité croissante, vers 60 ka BP. Des recherches menées dans le massif du Tadrart Acacus, au centre du Sahara, dans le sud-ouest de la Libye, et dans le Jebel Gharbi, au nord-ouest de la Libye, ont montré que l’Atérien a disparu du Sahara vers 60 000 BP, alors qu’il s’est maintenu dans le nord grâce à de meilleures conditions climatiques (Garcea 2010).
Les dates les plus anciennes, provenant du Maroc, situent l’Atérien au début du Pléistocène supérieur, vers 122–121 ka BP et une large fourchette chronologique de 150–45 ka BP lui est attribuée à Adrar Bous, au Niger. Toutes les datations les plus récentes s’accordent à situer la disparition de l’Atérien au plus tard vers 40 000 BP avant le présent (Garcea 2019).
Les sites atériens stratifiés sont extrêmement rares au Sahara. Une exception est l’abri rocheux d’Uan Tabu, dans le Tadrart Acacus, où un riche assemblage atérien est séparé des dépôts holocènes sus-jacents par une surface de discordance érosive. Sa couche supérieure est datée à 61 ± 10 ka BP. L’épaisseur remarquable de ce dépôt atérien et la grande quantité d’outils retouchés qu’il contient suggèrent qu’Uan Tabu était un site d’habitation où un large éventail d’activités a été mené sur une longue période. De nombreux autres sites à travers le Sahara indiquent également une faible mobilité et une exploitation intensive des ressources locales, suggérant, comme dans le désert occidental égyptien, que les chasseurs-cueilleurs de l’Atérien ont développé des stratégies pour s’adapter aux environnements arides en s’installant près des rares sources d’eau disponibles (Garcea 2012).
Si la disparition de l’Atérien intervient peu avant le grand épisode aride associé au maximum glaciaire précédant l’Holocène, vers 20 000 BP, ses débuts restent encore mal définis au Sahara central. En l’absence de données pour l’Ighazer, les sites connus de l’Aïr oriental montrent que cette culture est bien présente durant la phase humide comprise entre 40 000 et 33 000 BP, notamment dans la région de Bilma. Une seconde phase humide, entre 29 000 et 22 000 BP, voit l’occupation de sites plus développés tels qu’Adrar Bous ou Anakom. Entre ces deux périodes favorables, les épisodes arides contraignent les populations à se replier vers des espaces plus cléments, notamment les marges orientales de l’Aïr. Entre plaines et montagnes, les groupes humains ont probablement exploité alternativement les ressources disponibles dans chacun de ces milieux (Tillet 1987).
Les phases humides sahariennes correspondent souvent à des périodes plus arides en Afrique orientale, ce qui a pu favoriser des mouvements de populations vers un Sahara temporairement plus accueillant. Cette opposition climatique a probablement influencé les relations entre le Sahara central, le nord du Soudan et la vallée du Nil, peut-être jusqu’aux périodes néolithiques et pastorales. La découverte d’une pendeloque à Seggedim a même conduit certains auteurs à envisager une survivance de traditions atériennes jusqu’au Néolithique saharien (Tillet 1978).
Cette civilisation saharienne atteint sa limite méridionale dans les régions de l’Aïr et de l’Ighazer. Elle occupe une vaste aire allant de la vallée du Nil jusqu’à la boucle du Niger en passant par l’ensemble du Sahara. Au sud, elle ne semble guère dépasser le 18è parallèle nord. Cette limite pourrait correspondre à la bordure septentrionale des grandes étendues lacustres associées au paléolac Tchad (Tillet 1987), dont l’Ighazer et les falaises de Tiguidit pourraient avoir constitué une des marges.
Le MSA au Fezzan
La répartition temporelle et spatiale des cultures atérienne et MSA au Fezzan est connue grâce aux grottes d’Acacus d’Uan Tabu (culture atérienne) et d’Uan Afuda (culture MSA), ainsi qu’aux études menées dans les déserts de sable de Messak et d’Ubari. Uan Afuda et Uan Tabu constituent les séquences stratigraphiques de référence d’une région où la plupart des découvertes sont de surface. Ces sites fournissent les seules datations régionales pour ces industries (90-70 ka BP), ainsi que la preuve que ces occupations atériennes et MSA ont été suivies d’une longue période archéologiquement stérile marquée par une aridité extrême jusqu’au début de l’Holocène. D’un point de vue typologique, l’Atérien du Fezzan est typique en ce qu’il se caractérise par la présence de pièces à soie foliacées rappelant celle décrites par Clark à Adrar Bous ayant une affinité typologique générale avec les complexes techniques Lupembien et Sangoen. D’autres affinités font dire à Van Peer que l’Atérien est une adaptation des groupes de chasseurs-cueilleurs du complexe nubien lors de leur dispersion vers le Sahara central au cours d’une phase plus humide (Lahr 2013).
Les marges méridionales du Sahara
Si l’Atérien apparaît relativement bien délimité au Sahara, avec une limite méridionale située autour des 18°–19° de latitude nord et une forte continuité technique, la situation est beaucoup moins claire dans les zones sahéliennes. Les données y demeurent insuffisantes, notamment en raison du manque de contextes stratigraphiques fiables permettant des datations précises. Le site d’Ounjougou, au Mali, constitue néanmoins l’un des meilleurs exemples d’occupation paléolithique du Sahel. Il révèle une succession rapide de peuplements aux traditions techniques renouvelées, dont les causes restent encore mal comprises (Soriano et al. 2010).
Le contraste entre la séquence d’Ounjougou, marquée par des changements techniques fréquents, et l’Atérien, caractérisé par une remarquable stabilité de ses traditions, suggère l’existence d’une frontière culturelle entre ces deux ensembles. Cette distinction semble d’ailleurs confirmée par la limite méridionale particulièrement nette de la répartition de l’Atérien. Une fois encore, la plaine de l’Ighazer apparaît comme une zone de contact entre plusieurs influences culturelles dont les contours restent difficiles à préciser.
Il convient dès lors de ne pas négliger l’influence des cultures développées au sud du Sahara, dans les savanes et les zones forestières, encore très mal connues. L’archéologie au Niger a longtemps privilégié une lecture des mouvements de populations selon des axes nord-sud ou est-ouest, laissant parfois dans l’ombre d’éventuelles dynamiques inverses. Comme le rappelle Anne Haour, « les fabricants de bifaces acheuléens, de pointes atériennes ou d’instruments de chasse microlithiques, les éleveurs de bovins, de moutons et de chèvres, les constructeurs de structures funéraires monumentales et les seigneurs de guerre haoussa auraient tous migré vers le sud face à une dessiccation croissante » (Haour 2003). Si ce modèle demeure pertinent, il accorde peu de place aux populations soudaniennes qui développèrent elles aussi leurs propres traditions culturelles. L’un des indices possibles de ces influences méridionales réside dans la présence de bifaces lancéolés observés sur certains sites atériens tels qu’Adrar Bous et rapprochés par Clark du Lupembien d’Afrique centrale (Hawkins et Kleindienst 2001 ; Clark 2008).
La crise ogolienne
Vers 20 000 BP, le maximum glaciaire entraîne une profonde dégradation environnementale. Le Sahara connaît alors l’une des phases les plus arides de son histoire récente, connue sous le nom de Kanémien ou d’Ogolien dans sa partie occidentale (Tillet 1987 ; Aumassip 2004). Cette crise climatique provoque un repli généralisé des populations vers les marges désertiques, notamment le Sahel et la vallée du Nil. Certaines communautés ont toutefois pu subsister dans les zones montagneuses, contribuant peut-être à l’émergence de traditions techniques originales, telles que les premières productions céramiques sahariennes.
Si l’Atérien disparaît vers 22 000 BP au Maghreb et vers 20 000 BP au Sahara central, il ne semble jamais évoluer vers les industries microlithiques ou néolithiques. Aucun groupe humain postérieur ne peut être clairement considéré comme son héritier direct (Vernet 2004). L’Atérien disparaît d’abord d’Afrique du Nord orientale avant de se maintenir plus longtemps dans les massifs de l’Atlas marocain et du Sahara central (Le Quellec 2014).
L’étude de la répartition spatiale des industries lithiques permet de visualiser la diffusion des techniques, mais elle rend plus difficilement compte de leur évolution chronologique. Les cultures se déplacent, se superposent et réoccupent parfois les mêmes espaces au gré des changements climatiques et environnementaux. Dans ce contexte, la présence d’une même tradition technique dans un territoire donné ne traduit pas nécessairement une succession linéaire des cultures.
Les données anthropologiques apportent quelques éléments complémentaires. Dutour souligne ainsi certaines continuités biologiques entre les populations de Djebel Irhoud, Dar es Soltane et Mechta el-Arbi en Afrique du Nord (Tillet 1997), dont certaines ont pu investir à plusieurs reprises les marges méridionales du Sahara. Les migrations s’accompagnent souvent de transformations économiques et techniques. Ainsi, au nord du Sahara, l’Atérien s’efface progressivement au profit de l’Ibéromaurusien sur les façades méditerranéennes (Djindjian 2018).
À la fin du Paléolithique, les groupes humains pratiquent un semi-nomadisme saisonnier adapté aux contraintes environnementales du Sahara. Leur subsistance repose sur la chasse, la pêche et la cueillette. Ils utilisent désormais plusieurs matières premières pour la fabrication des outils — pierre, bois et os — témoignant d’une évolution significative des comportements techniques et sociaux.
La répartition de l’Atérien au Niger
L’Atérien se caractérise par un recours systématique au débitage Levallois associé à la présence d’un pédoncule destiné à l’emmanchement. Cette industrie est particulièrement abondante dans le nord-est du Niger, notamment dans le Kawar à partir de Seggedim ainsi que dans le Djado. Elle est également attestée sur la façade orientale de l’Aïr, à Adrar Bous, Anakom Kori et Amakon, parfois sur plusieurs hectares, mais aussi à l’intérieur du massif, notamment à Ekouloulef et Mouezout. En revanche, elle n’est pas connue en Ighazer et semble absente du sud-ouest du Niger (Durand 1995 ; Gado et al. 2001).
Pour Thierry Tillet, les populations atériennes auraient pénétré l’Aïr par l’est, attirées notamment par les ressources lithiques de qualité, telles que les rhyolites particulièrement appréciées des tailleurs. Elles ne semblent toutefois pas s’être durablement installées dans le massif lui-même, les sites identifiés correspondant principalement à des ateliers temporaires de débitage, tandis que les habitats étaient probablement situés sur les piémonts orientaux de la « montagne bleue » (Tillet 1991). À Adrar Bous, certains outils sont façonnés dans des roches dont les affleurements les plus proches se trouvent à près de 280 km, ce qui témoigne soit d’une très forte mobilité, soit de réseaux d’échanges à moyenne distance (Hawkins et Kleindienst 2001).
Plus au sud, aucun outil pédonculé n’a été identifié dans le massif du Termit, confirmant ainsi la limite méridionale de l’Atérien évoquée précédemment. Dans cette région, les industries moustéroïdes constituent la phase terminale du Paléolithique (Quéchon et Roset 1974).
L’occupation atérienne dans l’Aïr
L’Aïr, à l’instar des autres massifs centraux sahariens, semble n’avoir constitué qu’un espace de passage durant la période atérienne. Les seuls gisements attribuables à cette époque correspondent essentiellement à des ateliers de taille, tels que ceux de Mouézout et d’Ekouloulef. Au Paléolithique, les piémonts orientaux de l’Aïr et du Tibesti apparaissent beaucoup plus fréquentés que les vastes plaines du Ténéré ou l’intérieur des massifs. L’Atérien est particulièrement abondant dans les zones d’affleurement des nappes et aux exutoires des oueds descendant des reliefs. Cette répartition s’explique par le caractère subaride du climat au moment de l’occupation atérienne de ces régions (Tillet 1991).
Adrar Bous, séquence de référence
Les travaux menés par Desmond Clark dans les années 1970, publiés au début du XXIè siècle, permettent de mieux connaître l’Atérien dans les environs de la plaine de l’Ighazer.
Dans deux localités de l’Adrar Bous, les niveaux atériens reposent sur une couche sédimentaire datée entre 100 000 et 250 000 BP, elle-même installée au-dessus de niveaux acheuléens. L’assemblage de cette couche intermédiaire présente des techniques de débitage Levallois et discoïde, mais ne comporte ni pièces pédonculées ni autres outils caractéristiques de l’Atérien. Ce Paléolithique moyen, ou Moustérien, sous-jacent à l’Atérien à Gabbro Hill et Hidden Valley, se distingue également par l’utilisation quasi exclusive de matières premières locales. À l’inverse, l’une des principales caractéristiques de l’Atérien réside dans l’emploi de tuf vitrique silicifié provenant d’affleurements éloignés situés au nord et à l’est du massif de l’Adrar Bous (Clark 2008).
L’Atérien d’Adrar Bous se distingue par la présence de pièces bifaciales foliacées finement retouchées ainsi que de bifaces lancéolés, caractéristiques du complexe industriel lupembien d’Afrique centrale. Cette association particulière se retrouve sur plusieurs sites du bassin tchadien, notamment à Seggedim, Chemidour et Ounianga Kebir. Ces observations suggèrent que l’Atérien du bassin du Tchad et de ses piémonts adjacents constitue une variante géographique spécifique de l’industrie atérienne. Clark souligne que l’Atérien du bassin tchadien présente des affinités plus marquées avec les traditions équatoriales que ne le laissent supposer les assemblages plus septentrionaux. Cette interprétation rejoint les hypothèses déjà formulées par Kleindienst et Van Peer, qui envisagent une origine de cette industrie dans les régions situées au sud-est du Sahara (Clark 2008).
Par conséquent, la zone du Sahara méridional englobant le nord du Niger, le nord du bassin du lac Tchad et le sud du Tibesti semble correspondre à une tradition lithique régionale du Paléolithique moyen subdivisée en deux grandes phases : une industrie ancienne dépourvue de pédoncules et un faciès atérien plus récent caractérisé par la présence de pièces pédonculées et d’un outillage spécialisé plus diversifié.
Dans cette perspective, certains assemblages atériens à pointes lancéolées, tels que ceux d’Adrar Bous, pourraient être antérieurs à 80 000 BP. Le Paléolithique moyen de ce secteur couvrirait ainsi une période particulièrement longue, s’étendant du dernier interglaciaire au début du dernier glaciaire. Pour Clark, il ne fait désormais guère de doute que les stades moustérien et atérien du Sahara sont associés à des populations humaines anatomiquement modernes correspondant aux stades isotopiques marins 5 et 4 (Clark 2008).
Avec l’Atérien apparaît l’usage croissant d’un tuf vitrique silicifié à grain fin, de couleur verdâtre en raison de la présence de chlorite, dont la texture rappelle celle du silex. Cette matière première n’est pas locale : les affleurements les plus proches se situent à environ 80 km au nord et 200 km à l’est d’Adrar Bous. Son transport jusqu’au site témoigne soit d’une forte mobilité des groupes humains, soit de l’existence de réseaux d’échanges à moyenne distance. Il est remarquable de constater que la majorité des outils du Néolithique ténéréen sera ultérieurement fabriquée dans cette même roche de grande qualité.
Comme sur de nombreux autres sites sahariens et nord-africains, l’Atérien d’Adrar Bous semble avoir été produit par des groupes mobiles se déplaçant au rythme des saisons et des migrations du gibier. Les distances parcourues pour l’acquisition des matières premières suggèrent l’existence de petites communautés exploitant de vastes territoires. Pour Clark, l’Atérien saharien entretient des liens étroits avec le complexe lupembien d’Afrique équatoriale. Les deux ensembles partagent en effet des pointes bifaciales lancéolées soigneusement façonnées, tandis que des outils pédonculés apparaissent également dans les phases tardives du Lupembien (Clark 2008).
Les ateliers de l’intérieur de l’Aïr (Tillet, 1991)
À Ekouloulef, sur la bordure nord-est du mont Goundaï, un site, proche d’une source, semble correspondre à un campement secondaire utilisé lors de l’approvisionnement en matière première, car les roches volcaniques acides — dans ce cas essentiellement des rhyolites — sont d’excellentes matières premières qui furent particulièrement appréciées par les populations atériennes, comme en témoigne l’abondance des ateliers de taille, proches de ce type de structures intrusives. Ainsi, le petit massif du Bilet, par exemple, comme le Goundaï, présentait un attrait certain en raison des ignimbrites et rhyolites (Tillet 1991).
Le site de Mouézout correspond à l’un de ces petits ateliers de taille proches des sources de matière première. Les Atériens s’étaient installés là, à l’abri des vents dominants, dans un petit cirque formé par des blocs d’éboulis, sur le versant occidental du massif du Bilet, entre ce dernier et le kori de Mouézout. Ici, pas d’outils, mais de nombreux nucleus et éclats bruts de débitage, de technique Levallois (Tillet 1991).
D’où venaient les Atériens de Mouézout et d’Ekouloulef ? Où se trouvaient leur habitat ? Les sites d’habitat atérien observés sur la bordure est de l’Aïr, c’est-à-dire aux confins du Ténéré, ont bien livré quelques pièces lithiques obtenues dans des rhyolites identiques à celles du Bilet et du Goundaï, mais que ce soit à l’Adrar Bous, à Izouzaden ou à Amakon, les industries sont composées principalement de pièces obtenues dans un tout autre type de rhyolite : celle que l’on trouve en abondance dans cette région, de couleur verte et qui fut si appréciée par les populations néolithiques dites ténéréennes. On ne peut donc pas actuellement établir de lien certain entre les industries de l’intérieur du massif et celles de sa façade orientale (Tillet 1991).
1. Programme Archéologique d’Urgence de la Région d’Ingall-Tegidda n’Tesemt
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